EPHESE - Epistémologie des Pratiques théoriques et de Simulation informatiquE

Le projet EPHESE vise à étudier les pratiques théoriques, c’est-à-dire les différentes activités mises en œuvre par les scientifiques dans leurs recherches. En philosophie, on distingue généralement de façon nette théorie et pratique, le premier champ relevant de la vérité et d’une forme de généralité et d’atemporalité, le second, relevant de l’action et de l’inscription dans un contexte particulier et temporellement circonscrit. Dans ce cadre traditionnel, la séparation en deux champs prive donc la notion de pratique théorique de toute pertinence. L’originalité d’EPHESE est au contraire de partir de ce concept -- de considérer que les pratiques qui conduisent à l’élaboration des théories sont dignes d’analyse ; et inversement, de prendre au sérieux l’idée que les théories sont les résultats de pratiques particulières.

La notion de pratique théorique sera en premier lieu abordée de façon générale, dans une perspective privilégiant les analyses de long terme, qui ne se focalisera sur aucune discipline particulière autre que les mathématiques (qui ont toujours, quand il s’agit de comprendre ce qu’est une théorie, été investies d’une valeur paradigmatique). Mais l’étude se concentrera en second lieu sur une pratique théorique particulière, la simulation informatique, dont on cherchera à caractériser mieux la nouveauté par rapport aux pratiques théoriques plus « classiques ». EPHESE se décline donc naturellement en deux axes. Disons un mot de chacun d’entre eux.

Le premier axe porte sur l'épistémologie des pratiques théoriques (plus particulièrement mathématiques), et prolonge les recherches entreprises depuis une dizaine d'années au sein du centre de philosophie clermontois (PHIER). Il prend la suite du projet IUF (junior de 2008 à 2012) de Sébastien GANDON, et il s'inscrit, sur le plan national, au croisement de deux GdRs du CNRS, le premier « histoire des mathématiques » (2014-2018), le second « philosophie des mathématiques » (2015-2019). Le PHIER  est une composante de ces deux structures.

Le second axe porte sur l'épistémologie des pratiques de simulation dans les sciences empiriques (et plus particulièrement dans les sciences humaines). Ces pratiques de simulations sont au cœur des recherches du LISC et du LIMOS, et sont un objet plus récemment étudié au sein du PHIER. Une collaboration existe déjà entre ces laboratoires, et cet axe prolonge le projet PEPS du CNRS « simuPhi », obtenu en 2015 par Henri GALINON (associant Guillaume DEFFUANT et Sylvie HUET du LISC, David HILL du LIMOS), qui vise à l’élaboration et l’évaluation critique de la modélisation informatique d’interactions sociales dont l’objectif est de contribuer à la réflexion philosophique.   

Comme il est expliqué plus en détail ci-dessous, réfléchir sur les pratiques théoriques (l’objet de l’axe 1), c'est avoir l'ambition de dépasser un modèle abstrait de la pratique scientifique fondé sur la seule dimension normative de justification pour prendre en compte les aspects plus concrets du processus de découverte. Une telle approche basée sur les pratiques, nécessairement sensible à la texture fine de l'activité de recherche, est donc aussi attentive à ses évolutions et ses inflexions. L'axe 2 se concentre sur une mutation récente et massive de la pratique théorique : l'usage des simulations informatiques dans les sciences empiriques et formelles. Comment caractériser cette mutation ? Que gagne-t-on à modéliser ? Quel rapport entre simulation et expérimentation ? Quel rapport entre simulation et analyse conceptuelle ? Ces questions, très actuelles, ne peuvent être articulées de façon pertinente sans être rattachées à une investigation plus large, sur les pratiques théoriques.

Les deux axes sont donc en symbiose : l'axe 1 (une réflexion générale sur les pratiques) sans l'axe 2 (une réflexion située historiquement) court le danger de se perdre dans l’abstraction ; l'axe 2 sans l'axe 1 court le danger de se perdre dans des détails et de ne pas réussir à identifier les traits réellement pertinents et novateurs des nouvelles pratiques.

De surcroît, ce type d'articulation (réflexion générale qui vaut pour le long terme / réflexion sur une mutation et un changement rapide) s'inscrit parfaitement dans l'effort actuel de  structuration du pôle « humanités » du site clermontois. La Maison des Sciences de l'Homme de Clermont-Ferrand a récemment déposé un projet COP associant la Région et le CNRS  intitulé « Ruptures et révolutions : pour une approche interdisciplinaire des révolutions individuelles et collectives du XVIIe siècle à nos jours ». L'un des trois pôles du projet est consacré aux révolutions scientifiques. EPHESE entre parfaitement dans ce cadre à fort enjeu pour la structuration de la recherche en sciences humaines sur le site.